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Le : 24 Juillet 2010
Le ministère de la Vérité - Expérience de manipulation des souvenirs politiques à grande échelle

Dans 1984, George Orwell raconte l’histoire de Winston Smith, employé au bureau de la propagande d’un régime totalitaire. Le travail de Smith au ministère de la Vérité est de détruire les photos et de modifier les documents afin de rendre le passé conforme aux besoins du présent. La date de 1984 est derrière nous, comme l’est le communisme soviétique. A l’époque d’Internet, il serait impossible de manipuler le passé de cette façon. A moins que ?
En fait, si, c’est possible. Slate l’a fait pas plus tard que la semaine dernière.
Nous avons pris le ministère de la Vérité comme modèle. Voici la façon dont Orwell en décrit le travail :
Dès que l’ensemble des corrections nécessaires dans un numéro donné du Times avait été compilé, le numéro était réimprimé, l’original détruit, et la copie corrigée archivée à la place. Ce processus de modification perpétuelle s’appliquait non seulement aux journaux, mais aussi aux livres, aux revues, aux dépliants, aux posters, aux fascicules, aux films, aux bandes son, aux dessins animés et aux photos : à tout écrit ou document susceptible d’avoir la moindre importance politique ou idéologique. Jour après jour, et presque minute après minute, le passé était actualisé. C’est ainsi que l’on pouvait démontrer la justesse de n’importe quelle prédiction faite par le Parti, sur la foi de preuves documentaires, et que nulle information, nulle opinion qui ne rentrait pas dans le cadre déterminé par les besoins du moment, n’était autorisée dans les archives. L’Histoire était un immense palimpseste, effacé et réécrit autant de fois que nécessaire. En aucun cas il n’aurait été possible, une fois la chose accomplie, de prouver qu’une falsification avait eu lieu.
Slate n’a pas le pouvoir d’effacer les traces comme pouvait le faire le ministère orwellien de la Vérité. Mais grâce à la technologie numérique, les photos sont plus faciles que jamais à tripatouiller. C’est donc ce que nous avons fait dans notre expérience de la semaine dernière. Nous avons modifié quatre images appartenant à l’histoire politique récente, en avons sorti une cinquième de son contexte, et avons mélangé le tout à trois scènes non traficotées. Notre but était d’éprouver le pouvoir de l’édition photographique dans la distorsion des souvenirs.
Nous n’étions pas les premiers à tester l’idée d’Orwell sur des cobayes humains. Elizabeth Loftus, une psychologue expérimentale, travaille sur le sujet dans son labo depuis près de quarante ans. Le tripatouillage des images photographiques n’est qu’une technique parmi d’autres qu’elle a testées. Il y a trois ans, elle a publié avec deux collègues les résultats d’une expérience montrant que des images modifiées de manifestations en Italie et en Chine influençaient la façon dont des étudiants italiens décrivaient ces événements. Nous avons donc voulu voir si une expérience similaire de tripatouillage d’images produirait les mêmes résultats aux Etats-Unis. .
Nous avons manipulé cinq événements :
- - le sénateur Joe Lieberman votant pour la condamnation du Président Clinton lors du procès en impeachment de ce dernier (en fait, Lieberman a voté pour que Clinton soit acquitté).
- - Le Vice-Président Dick Cheney reprochant au sénateur John Edwards, lors de leur débat vice-présidentiel, d’évoquer l’homosexualité de sa fille (en fait, Cheney a remercié Edwards d’avoir évoqué ce fait).
- - Le président Bush se relaxant à son ranch, en compagnie d’un joueur de base-ball, pendant l’ouragan Katrina (Bush était à la Maison Blanche ce jour-là et le joueur n’a jamais été au ranch).
- - Hillary Clinton se servant du pasteur Jeremiah Wright (1) dans une de ses publicités de campagne en 2008 (chose qu’elle n’a jamais faite).
- - Et le Président Obama serrant la main du président iranien Mahmoud Ahmadinedjad (chose qui ne s’est jamais produite).
Nous avons mélangé ces incidents fictifs avec trois autres, authentiques ceux-là : le recomptage des voix lors des élections de 2000 en Floride, la déclaration de Colin Powell en 2003 sur les armes de destruction massive en Irak, et enfin le vote par lequel le Congrès a décidé en 2005 d’intervenir dans l’affaire Terri Schiavo (2) On a montré à chaque lecteur prenant part à l’expérience des photos des trois incidents authentiques, ainsi que d’un faux, pris au hasard. On lui a dit que les quatre incidents étaient réels et on lui a demandé s’il se souvenait de chacune des images, prises une par une. A la fin, on lui a révélé que l’un des quatre incidents était fictif et on lui a demandé de deviner lequel. (A la fin, tous les participants ont été mis au courant du secret de la photo truquée. Pour voir les photos d’origine, ainsi que la façon dont elles ont été traficotées, cliquer ici).
Comment s’en sont donc sortis les participants à notre expérience ?
Trois jours après la mise en ligne de l’expérience, 5279 personnes avaient participé. Tous les incidents véridiques l’ont emporté sur les faux, c’est-à-dire que les participants avaient plus de chances de se rappeler de Colin Powell parlant de l’Irak (75%), du recomptage des voix en Floride sous la houlette de Katherine Harris (67%), ou du sénateur Tom DeLay menant la charge au Congrès pour sauver Terri Schiavo (50%) que de n’importe laquelle des cinq scènes falsifiées.
Cependant, les scènes falsifiées ont convaincu elles aussi. Chaque scène trafiquée a été vue par un échantillon de plus de mille personnes, le tout attribué de façon aléatoire. 15% des personnes à qui on a montré la photo de Bush avec le joueur de base-ball ont dit se rappeler avoir vu cette photo à l’époque. De même de 15% des personnes ayant vu la capture d’écran falisifiée de Lieberman votant la condamnation de Clinton. Quant à la rencontre Obama-Ahmadinedjad, 26% de l’échantillon s’en rappelait, et 36% pour la publicité de la campagne d’Hillary Clinton. La confrontation Edwards-Cheney, à 42%, n’était qu’à 7 points du pourcentage de gens qui se rappelaient de l’épisode DeLay/Schiavo.
Quand nous avons ajouté ceux des participants qui se souvenaient des événements fictifs, sans pour autant se souvenir précisément de les avoir vus, les chiffres ont presque été multipliés par deux : 31% pour Bush, 41% pour Lieberman, 47% pour Obama, 65% pour Cheney et 68% pour Hillary Clinton.
Ces chiffres correspondent aux résultats de recherches antérieures. Dans les expériences d’implantation de souvenirs, le taux moyen de souvenirs erronés est d’environ 30%. Mais quand des images sont utilisées pour étayer des souvenirs bidon, ce chiffre grimpe. Il y a plusieurs années, à l’aide de photos trafiquées, des chercheurs ont pu persuader 10 étudiants sur 20 qu’ils avaient fait une ascension en montgolfière étant petits. Voir, c’est croire, même quand ce que l’on voit est truqué.
Certains de nos participants ont apparemment voulu dire qu’ils se souvenaient de l’épisode d’une manière générale (le procès en impeachment, le désastre de l’ouragan Katrina, la pub avec le révérend Wright) et non de l’histoire plus précise que nous avons brodée à partir de là.
« Je ne me souviens plus de l’attitude de Lieberman pendant la procédure d’impeachment contre Clinton », « Je ne me rappelle pas si c’était bien ce joueur de base-ball là », sont quelques unes des réactions de nos participants. Cependant, d’autres participants faisaient état de souvenirs très précis, quoique faux : « Je suis texan et fan de base-ball, alors je m’en souviens très bien », nous a dit l’un (à propos de Bush en compagnie du joueur de base-ball) ; « Je suis de la région de Philadelphie, alors je m’en souviens très bien », nous a confié un autre (à propos de la publicité anti-Obama mettant en scène le pasteur Wright) (3); « A l’époque, je soutenais Hillary dans les primaires, et je n’ai pas du tout aimé cette publicité qui attaquait Obama en-dessous de la ceinture, mais bon, l’équipe d’Hillary a abandonné cette publicité », nous a détaillé un troisième. (Pour lire le récit qu’ont fait les participants à notre étude de leurs souvenirs, cliquer ici ).
L’idéologie influence les souvenirs, mais pas forcément de la façon que l’on croit. Mis devant la photo de Bush se relaxant à son ranch pendant Katrina, 34% des gens de gauche s’en souvenaient (212 sur 616), contre seulement 14% des gens de droite (7 sur 49). Nous nous attendions à obtenir le parallèle inverse avec la photo d’Obama en compagnie d’Ahmadinedjad, mais il n’en a rien été. Curieusement, les gens de gauche avaient un peu plus de chances que ceux de droite de se rappeler de la poignée de main (fictive) entre les deux hommes : 49% contre 45%. Par contre, et conformément à nos attentes, les gens de droite avaient plus de chances de se rappeler avoir vu la poignée de main (36% contre 26%) et moins de chances de se rappeler avoir vu Bush avec le joueur de base-ball pendant l’ouragan Katrina (10% contre 16%).
A la fin de l’expérience, nous avons donné aux participants une seconde chance de discerner quels événements étaient fictifs et lesquels s’étaient réellement produits. Nous leur avons indiqué que l’un des quatre incidents était faux et leur avons demandé de deviner lequel, cette fois sans leur montrer de photos. Parmi ceux qui se souvenaient avoir vu l’un des événements fictifs, 58% ont choisi le seul événement réel de la série comme étant le faux événement.
Quand on ajoute à ceux qui ont un souvenir visuel d’un événement fictif ceux qui s’en souviennent seulement de façon générale, la majorité de l’échantillon choisit encore le seul événement réel comme fictif. Et quand nous avons élargi à tous nos participants (y compris ceux qui ne s’étaient pas souvenus de l’événement fictif), ils étaient encore 37% à se tromper et à ne pas parvenir à distinguer le vrai du faux.
Il est vrai que quatre des incidents fictifs avaient une base de vérité. Le sénateur Lieberman a bel et bien fait la leçon au président Clinton pendant le scandale Monica Lewinsky, de même que le vice-président Cheney l’a faite au sénateur John Kerry quand ce-dernier a évoque l’homosexualité de sa fille, même si cela ne s’est produit que bien après le débat entre les deux candidats à la vice-présidence. Bush était à son ranch juste après l’ouragan Katrina. Et les républicains ont bel et bien diffusé une publicité anti-Obama mettant en scène son pasteur.
Tout cela a pu embrouiller certains de nos participants. Mais quid de la poignée de main Obama-Ahmadinedjad ? Aucune possibilité ici qu’un événement réel vienne troubler la mémoire puisque les deux hommes n’ont jamais été en contact assez étroit pour apparaître sur la même photo (Nous avons cherché dans Google Images et n’avions toujours rien trouvé après avoir visionné 500 résultats ). Et ce dernier incident est censé s’être produit il y a un an à peine. Pourtant, 47% de ceux à qui nous avons montré la photo se sont souvenus de la poignée de main, et 26% se sont souvenus de l’avoir vu.
Quand on a demandé aux 47% de personnes qui se souvenaient de la poignée de main quel incident était fictif, la grande majorité a choisi un des incidents authentiques. 35% de ceux qui ont vu la photo de la poignée de main ont supposé que la poignée de main avait réellement eu lieu et que c’était l’un des incidents authentiques qui était fictif. Leur souvenir de la poignée de main était souvent précis. « J’ai vu le reportage à la télévision », nous a affirmé l’un. « Le Chicago Tribune a publié une photo grand format de cette rencontre », a détaillé l’autre. « Je ne me souviens pas de la photo mais je crois me souvenir qu’Obama lui a serré la main », selon un troisième. « Ce dont je me souviens le mieux, c’est le foin que les bloggers républicains ont fait avec cette histoire », a indiqué un quatrième.
Ces commentaires, autant que les résultats chiffrés, nous offrent une excellente illustration du pouvoir des images trafiquées. Dans cet échantillon composé de personnes hautement éduquées et informées (les lecteurs de Slate), des événements politiques bidon sont passés pour vrais auprès de la moitié des participants. Même quand on leur a dit qu’un des quatre événements étaient fictif, et même dans le cas où cet événement était totalement inventé et sans aucune base de vérité, la moitié de ceux qui s’y sont laissés prendre – et 37% de l’ensemble de l’échantillon – ont été incapables d’identifier l’événement fictif. On peut donc dire qu’un nouveau ministère de la Vérité pourrait modifier la mémoire politique des citoyens à très grande échelle.
Mais ce n’est pas cela le plus inquiétant, mais plutôt le fait que nos souvenirs ont déjà été modifiés. Beaucoup de choses dont on se rappelle de notre vie ne se sont en fait jamais produites, ou alors différemment. Parfois nos faux souvenirs peuvent causer des dégâts considérables. Des gens ont pu être emprisonnés ou des des familles brisées à cause d’accusations d’abus sexuel.
Ces tragédies fournissent la matière du travail du Dr Loftus, dont les recherches ont inspiré notre expérience. Pour comprendre notre cerveau et la façon dont on peut le manipuler, elle implante de faux souvenirs. Demain, nous nous pencherons sur ses techniques et leurs usages.
William Saletan
24/05/2010
Slate
Titre original : The Ministry of Truth / A mass experiment in altering political memories
Correspondance Polémia – 24/07/2010
Traduction pour Polémia : CD
NDLR :
- - Jeremiah Wright était le pasteur et l’ami de la famille Obama à Chicago. Une vidéo le montrant en train de tenir des propos violemment anti-blancs a fuité pendant la campagne pour les primaires démocrates. Obama a su rebondir sur cet événement qui aurait pu mettre à terre sa campagne, en prononçant un discours qui a fait date sur la question raciale (discours de Philadelphie, 18 mars 2008).
- - Une affaire d’euthanasie célèbre aux Etats-Unis
- - La Pennsylvanie (où se trouve la ville de Philadelphie) a été âprement contestée entre les deux grands candidats restés en lice vers la fin de la série des primaires démocrates (Barack Obama et Hillary Clinton)
Image : Comment Slate arrange l’Histoire
William Saletan
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